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Une identité vocale (06/05/2017)

6 mai 2017

Billet de spiritualité de Gabriel RINGLET paru le samedi 06 mai 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

Une identité vocale

Le bon berger, Jean GROSJEAN dit qu’il « quitte son âme » pour ses brebis, et qu’elles le suivent, car elles connaissent sa voix.

Lorsque je repense au village de mon enfance, des odeurs me reviennent en mémoire, et des goûts, et des images, mais aussi des sons, des éclats de voix. Celles des fermiers, par exemple, pas loin de la maison, quand ils faisaient sortir ou rentrer le troupeau… Je les entends encore appeler chaque vache par son nom… Mais je n’ai pas oublié non plus la voix du petit garçon de 11 ans qui s’adressait à sa brebis préférée. Car, moi aussi, je l’appelais par son nom. Et je sais, d’expérience vive, comme elle accourait, joyeuse, en reconnaissant le son de ma voix.

Pas besoin de m’expliquer ce que signifie reconnaître la voix et faire claquer la langue à la manière des bergers d’Israël ! Mais Jésus, lui, comment appelait-il au bord du lac de Tibériade ? À quoi ressemblait le grain de sa voix ? Parlait-il gravement, légèrement ? Avait-il la voix brûlante, enflammée, comme celle que nous prêtons à Jean-Baptiste ? Ou la voix que nous devinons amoureuse lorsqu’il prononce le mot Marie au matin de la résurrection ? Le poète gréco-suisse Georges HALDAS s’interroge sur le son de cette voix « d’outre la mort vaincue » et se demande quel effet la voix de Ressuscité devait avoir sur « une femme aussi réceptive et vibrante en ses fibres les plus intenses ».

Chaque voix est unique et chaque timbre particulier, vibrant, voilé, argenté. Sans parler du déploiement de la tessiture, car l’étendue du registre varie de berger en berger. Ainsi, écouter la voix de quelqu’un, c’est bien plus qu’entendre des mots ou suivre un raisonnement, mais prêter l’oreille à un son et surtout à un ton, une couleur, une musique. C’est ce que ressent si bien une des héroïnes de Consolation de la nuit, le roman de Jean SULIVAN, lorsqu’elle se trouve en face de son professeur de philosophie : « Suit-elle, Clara ? Ne feint-elle vraiment d’être attentive que pour lui complaire ? La vie bat trop fort en elle pour qu’elle prête attention véritable. Elle doit écouter le son de la voix. Car lorsqu’un homme tire du fond de lui sa vérité, on écoute sans même comprendre ou peut-être quelque chose se comprend en vous » .

N’est-ce pas le terrible enjeu de ce qui se passe en ce moment, en ces temps d’obsession de repères et de recherche d’identité ? Le sens passe aussi par le son. Suivre quelqu’un, ce n’est pas seulement se laisser convaincre par une argumentation, mais sentir qu’une voix sonne juste, qu’un « je » va puiser en soi la parole humblement offerte en partage. Et je trouve remarquable que le judaïsme tardif appelle bath qôl – « fille de la voix »- la route que prend quelquefois la révélation de Dieu au cœur de ce monde.

Ce mot hébreu, qôl (voix), rejoint une racine indo-européenne qui évoque l’idée d’appeler, de crier : klé. Et lorsqu’on place devant klé le préfixe ek et qui veut dire « hors de », on obtient ek-klé-sia, Église, c’est-à-dire l’assemblée de celles et ceux qui sont appelés hors de. Voilà une précieuse indication, si proche de l’esprit du chapitre 10 de saint Jean. Car, que fait le Bon Pasteur, une fois la porte ouverte, sinon encourager la sortie des brebis… Faire Église, ce n’est donc pas écouter aux portes, condamner une porte, se cacher derrière une porte, mettre à la porte… mais reconnaître une voix, mais entendre un son, et se construire, en plein pluralisme, en pleine laïcité, la plus belle identité qui soit : une identité vocale.


Gabriel RINGLET

 

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