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Que se passe-t-il quand l'amour du Christ vient au premier plan (13/04/2017)

13 avril 2017

Billet de spiritualité d'Odile ROMAN-LOMBARD paru le jeudi 13 avril 2017 dans les pages "religion" du quotidien chrétien national "La Croix"

Que se passe-t-il quand l’amour du Christ vient au premier plan ?

Aimer, nous en avons tous envie, nous en éprouvons tous le besoin. Mais comment faire pour aimer ?

Aimer ceux que nous aimons, ce n’est déjà pas si facile ! Il y a des jours où tout semble évident, des jours où rien ne fonctionne, et des entre-deux où l’on tâtonne. Comment trouver les mots, les gestes et les attitudes justes sans exercer une emprise sur autrui et sans paraître trop lointain ? Si la question vous paraît curieuse, il suffit de voir comment il est difficile de manifester son amour de parents à des ados ! Ne gardons-nous pas toute notre vie des bribes de cette hypersensibilité, même si nous la masquons ?

Quant à aimer ceux que nous ne trouvons pas « aimables » (c’est-à-dire, étymologiquement, « qu’il est possible d’aimer »), comment faire ? Comment travailler ce qui n’est pas au fond de notre cœur pour que nos paroles et nos gestes ne soient pas hypocrites et dépassent la simple politesse ?

Comment les aimer ces personnages que met en scène LE TINTORET ? Ces hommes ne sont pas vraiment à leur avantage sur ce tableau : plusieurs se concentrent sur leurs pieds, comme l’homme sur la gauche au premier plan. Certains ont même des poses grotesques comme les deux hommes assis par terre et qui tentent d’enlever mutuellement leurs chausses. Peu préoccupés d’être aimables, ils sont éparpillés, certains seuls, d’autres accoudés sur la table. Comment aimer ces hommes disparates, plongés dans leurs propres soucis ou dans leur quotidien ?

Dans un coin sombre, sur la droite, là où nous n’avions pas encore eu l’idée de porter le regard, voici un groupe de trois hommes : le Christ lave les pieds d’un disciple, sans doute Pierre d’après la main levée qui tente de le repousser. À la veille de la Passion, Jésus lave les pieds de ses disciples. Pas facile de comprendre ce geste, comme le signale d’ailleurs l’incident avec Pierre.

La mise en scène excentrée du tableau nous interpelle. Cela pourrait suggérer qu’en Christ l’amour des autres se vit dans la discrétion, pas pour se faire voir. Aimer l’autre, c’est prendre ses pieds dans les mains pour les rafraîchir et les détendre. Une façon de dire : « Je t’accueille tel que tu es, pas seulement une partie de toi, pas seulement ce qui me plaît en toi, mais j’accueille tout ce que tu es, aussi avec les lourdeurs qui te retiennent au sol, aussi avec les poids que tu traînes par terre ».

Ce tableau immense (deux mètres de haut et quatre mètres de long) a été peint en 1547 pour être exposé sur le mur droit du presbyterium San Marcuola à Venise. Ainsi ceux qui le voyaient ne le voyaient jamais de face mais de côté. Pour examiner ce tableau comme le voyaient les gens de l’époque, je vous invite à placer votre journal à votre droite, perpendiculairement à vous. Et voici que tout change ! La scène du Christ lavant les pieds de ses disciples se retrouve au premier plan, les espaces vides entre les personnages disparaissent et la diagonale emmène notre regard du Christ lavant les pieds à la table jusqu’à la perspective du canal. La scène se resserre et trouve son centre et son unité. C’est le geste du Christ qui lui donne son unité.

Ce petit jeu pictural nous interroge : que se passe-t-il quand l’amour du Christ vient au premier plan ? Comment cela modifie-t-il notre façon de voir le monde ? L’évangéliste Jean nous donne la clé pour le comprendre et, avec lui, tout le récit de la Passion qui va suivre : c’est l’amour, l’agapè.

Que le Maître et Seigneur agisse ainsi vient bouleverser la compréhension de la vie. Celui à qui Dieu a tout remis entre les mains (Jn 13, 2), que fait-il de ses mains, sinon y mettre les pieds de ses disciples. C’est toute la conception de l’autorité qui est reconfigurée, comme ce tableau vient retrouver son unité en remettant le geste du lavement des pieds au premier plan. Jésus instaure un type de relations nouvelles, une attitude de service par amour mutuel qui se traduit par une égalité dans le service. Nous sommes tous accueillants et accueillis, servis et servants les uns des autres. Et si nous regardions notre monde à partir du geste d’amour du Christ ?

Laver les pieds, c’est remettre en état les pieds fortement sollicités à une époque où l’on marchait beaucoup en sandales ou pieds nus ; c’est vérifier qu’aucun caillou ne s’est incrusté ; c’est prendre soin des petites blessures. Laver les pieds, c’est les remettre en état pour que celui à qui ils appartiennent puisse se remettre en marche. Aimer, c’est prendre soin de notre prochain pour le remettre sur pied.

Odile ROMAN-LOMBARD, pasteure

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