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Perdre pour gagner (01/07/2017)

1 juillet 2017

Billet de spiritualité de Daniel DUIGOU paru le samedi 1er juillet 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

 Perdre pour gagner

 

Quelle violence dans les propos de Jésus ! De quoi s’en étonner, voire plus. De quoi s’interroger sur la raison de cet homme qui semble pousser à l’extrême la contradiction, jusqu’à sortir de l’humain. Sa « formule » qui semble résumer sa pensée, « perdre (sa vie) pour (la) gagner », est la plus citée de toutes ses paroles dans les Évangiles, six fois en tout. La vie nous est donnée ; on ne peut la recevoir qu’en la donnant. Mais de quelle violence s’agit-il ? À quelle violence nous renvoie-t-elle ?

Je ne peux pas ne pas penser à une naissance. Celle du bébé, lorsqu’il sort du ventre de sa mère, dans un cri. Une violence associée à la vie, à une certaine mort qui participe à la vie. N’est-ce pas la naissance qui contient en elle-même une violence inouïe ? Au fond, rien de plus humain. Les paroles de Jésus rejoignent la réalité ; elles prennent en compte la réalité pour lui donner sens.

Les paroles de Jésus appellent à la vie, à la vraie vie, celle qui n’a pas de fin. Elles appellent à la création. À la naissance de l’être. Souvenons-nous, dans le récit de la Genèse, la création procède de la séparation. La lumière se sépare des ténèbres, le ciel de la terre. Il y a l’homme et il y a la femme. N’oublions pas non plus un autre moment fondateur : celui où Abraham est appeler à quitter sa famille, sa tribu, sa terre, pour partir à l’aventure, sans savoir où il va ; c’est alors que commence l’histoire sainte, celle de l’humanité. Nous trouvons à chaque cette formule : perdre pour gagner. Mais perdre quoi pour gagner quoi ?

Au commencement, l’enfant ne fait qu’un avec sa mère. Et c’est nécessaire, c’est vital. Mais très vite, il va devoir se séparer d’elle s’il veut acquérir son indépendance, son individualité, sa personnalité. Au commencement, il pense avec sa mère : c’est même plutôt sa mère (ou la personne qui occupe cette place auprès de lui) qui pense pour lui. Mais il ne va devenir lui-même qu’à partir du moment où il va « penser » son corps séparé de celui de sa mère, où il va se risquer à penser par lui-même. On peut ainsi parler de « naissance à soi-même ». Cette naissance n’est-elle pas l’histoire de toute une vie, jusqu’à la mort, étape après étape ? Prenons du recul.

Dans la société, il y a ceux qui empruntent cette voie, chaque route étant différente selon chaque histoire personnelle. Ces gens-là ne deviennent-ils pas alors des « vivants » ? Et il y a ceux qui s’y refusent, qui préfèrent être pris en charge par les autres, sans risque de se tromper puisque ce ne sont jamais eux qui décident. Ne sont-ils pas alors des « morts vivants », des « pas encore nés » ou des « déjà morts » (voir, par exemple, le livre du Qohélet) ? Vu ainsi, dans cette dynamique positive (celle qui mène à la vie) ou négative (celle qui conduit à la mort), on voit bien que, pour grandir et devenir soi-même, il faut perdre quelque chose. Perdre une sécurité ? Un sentiment de toute-puissance ? Celui d’être l’Unique ? Une impression ou une illusion d’être au paradis, d’être déjà arrivé ? Pour grandir, il faut quitter un passé pour regarder l’avenir, choisir la nouveauté, prendre le risque de l’inattendu, ne plus être dans la reproduction d’un identique pour être (ou devenir) un autre toujours en devenir. Au commencement, il y a la nécessité de perdre un type de vie centré uniquement sur soi-même, pour naître à un nouveau type, ouvert cette fois à l’autre pour l’autre.

Jésus est dans cette dynamique de la vie vers et pour l’autre. Il y a ses paroles que nous connaissons, mais il y a surtout tout ses actes qui confirment que la vie passe par une mort. À chacun de vivre sa mort, sa croix, non pas pour mourir (comme un acte suicidaire), mais pour vivre. Je souligne le « pour » qui situe l’être en mouvement.
Quitter sa mère et son père, c’est devenir soi-même pour mieux aimer (aujourd’hui et demain, et en vérité) celle qui est sa mère, celui qui est son père ; c’est agir en adulte, dans l’altérité des êtres. C’est alors, fondamentalement, poser un acte d’amour. C’est vivre de Dieu, comme le Christ. Voilà de quelle « récompense » il s’agit !


Daniel DUIGOU

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