Noël, un remède à nos fausses images de Dieu (25/12/2017) — Porte Saint Martin

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Noël, un remède à nos fausses images de Dieu (25/12/2017)

25 décembre 2017

Billet de spiritualité de Céline HOYEAU paru le lundi 25 décembre 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

Noël, un remède à nos fausses images de Dieu

La Nativité où Dieu se présente sous les traits d’un enfant déplace les images de toute-puissance que nous pouvons nous faire de Dieu ou de nous-mêmes.

Juge implacable, Dieu punisseur ou permissif, père indifférent au mal qui ronge le monde, grand inquisiteur des alcôves, tyran imposant sa volonté aux hommes, magicien… Les caricatures de Dieu sont largement répandues autour de nous, véhiculées par les médias, la littérature ou le cinéma. « Dieu aime regarder, c’est un farceur », lance ainsi Al Pacino dans L’Associé du diable de Taylor HACKFORD (1997) où il incarne Satan sous les traits du dirigeant d’une firme new-yorkaise. « Il accorde à l’homme les instincts, il vous fait ce cadeau extraordinaire, et ensuite qu’est-ce qu’il s’empresse de faire ? (…) Il établit des règles en opposition. (…) Regarde, mais surtout ne touche pas. Touche, mais surtout ne goûte pas. Goûte, n’avale surtout pas. (…) C’est un refoulé, c’est un sadique, c’est un proprio qui n’habite même pas l’immeuble ! »

Et pourtant, à rebours de ces contrefaçons, Noël invite à contempler un bébé nu, un Dieu qui s’expose fragile dans une crèche et partage notre humanité… « Que l’on soit croyant ou non, il y a une tendance profonde en nous à créer un Dieu à notre image », reconnaît le dominicain Serge-Thomas BONINO , secrétaire de la Commission théologique internationale, donnant volontiers raison à Voltaire : « Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu. » Projection de nos désirs, de nos peurs, de notre surmoi : Dieu est nécessairement mêlé, dans notre imaginaire, à notre histoire personnelle (notre relation à nos parents, notre rapport au monde…) et à un imaginaire commun qui varie selon les époques et les cultures. Ainsi ce Dieu de justice développé aux 17ème et 18ème siècles… « Sous la monarchie absolue, l’Église elle-même s’est davantage représenté Dieu comme un monarque absolu, même si, en même temps, sous l’impulsion de personnes habitées par le mystère de Dieu, s’est développé le culte du Sacré-Cœur, pour rappeler sa miséricorde », évoque le père BONINO.

L’image qui nous « parasite le plus », selon le théologien, est celle d’un Dieu perçu comme « une sorte de surveillant général » sur lequel nous projetons notre désir d’être forts, impeccables, sans reproche : « Pour qu’il nous prête attention, on s’imagine qu’il va falloir faire toutes sortes de choses bien déterminées qu’il inspectera… Or, le fondement du christianisme, la grande libération de l’Évangile, c’est précisément que l’amour de Dieu n’est pas une récompense : nous ne sommes pas aimés parce que nous le méritons, mais gratuitement, et c’est très difficile à admettre. On voudrait être aimé parce qu’on est génial… »

Miroir de notre époque, c’est toutefois moins l’image d’un Dieu juge que celle d’un allié indéfectible que le psychanalyste Jacques ARÈNES rencontre dans son cabinet : « Dans une société où le sentiment de solitude ou d’abandon est très répandu, j’entends davantage l’attente d’un Dieu consolant, rassurant, qui comprendrait totalement le sujet, le soutiendrait en toutes circonstances, lui donnerait une assise narcissique… »

Or, à l’opposé du « père Fouettard », l’image de ce Dieu comblant, « comme une mère qui n’abandonnerait jamais son enfant », est tout aussi imparfaite. « Lorsqu’il vit un grand drame, le sujet fait cruellement l’expérience de l’absence sensible de ce Dieu », constate le psychanalyste. Désillusion, perte de sens… « Il s’agit de traverser nos images et entrer dans une plus grande complexité : Dieu n’est pas seulement consolant. La crèche est une belle image dans laquelle on peut trouver un soutien, mais elle suggère aussi d’autres réalités qu’il ne faut pas éluder : la vulnérabilité, la fragilité, Dieu persécuté dès le début… », poursuit Jacques ARÈNES, pour qui l’imaginaire est « nécessaire et piégeant » : « Nécessaire car, sans images, il n’y a pas de cheminement de croyant, mais piégeant car elles nous enferment dès lors qu’on s’accroche à elles. »

Or précisément, la grande tentation est bel et bien de s’accrocher à l’image que l’on se fait de Dieu. Ce que la Bible ne cesse de dénoncer sous le nom d’idolâtrie, avec, là encore, une image : celle du veau d’or, que le peuple d’Israël se fabrique pour avoir un Dieu proche, à sa mesure, car Celui avec qui Moïse s’entretient sur la montagne du Sinaï lui semble lointain, exigeant. « L’idolâtrie est une manière de se protéger de Dieu, remarque le père BONINO. On a peur de s’en remettre à lui, alors on préfère se créer une image de lui qui entre davantage dans nos catégories. On veut le mettre au service de nos désirs, au lieu d’entrer dans son projet. »

Cette peur s’enracine dès la Genèse, où le serpent distille une fausse image de Dieu, qui serait le rival de l’homme et n’aurait pas confiance en lui. « Nous avons du mal à croire en un Dieu qui nous fait confiance, car la confiance est toujours responsabilité et liberté, et cela nous coûte beaucoup de prendre nos responsabilités, de vivre pleinement notre humanité… On s’accroche à ses images de Dieu pour se confirmer dans ce que l’on est et ne pas sentir l’exigence d’être toujours en exode », complète le bénédictin Michael Davide SEMERARO . Ainsi, toute vie spirituelle authentique passe-t-elle par une purification de nos images de Dieu afin de ne pas l’enfermer ni s’enfermer soi-même… D’un Dieu tout-puissant à un Dieu vulnérable, d’un Dieu protecteur, au Tout-Autre : c’est l’itinéraire de toutes les grandes figures spirituelles et mystiques. Marquée par le jansénisme, Thérèse de l’Enfant-Jésus s’est très vite heurtée, au carmel, à ses fragilités et à son impuissance, quand elle se comparait aux grands saints. Méditant l’Écriture, la jeune fille a cherché une voie pour gravir « le rude escalier de la perfection » et redécouvert un Dieu de miséricorde : non seulement ses faiblesses n’étaient pas un obstacle, mais plus elle les lui offrait, plus l’ascension serait rapide. « Par son changement de regard, de la perfection religieuse à la perfection évangélique de l’amour, Thérèse a été prophète de ce que l’Église a vécu lors du concile Vatican II et de ce que nous vivons avec le pape François », souligne le père SEMERARO.

En ce sens, la naissance de Jésus – seule image véridique de Dieu, pour les chrétiens – est par excellence « la grande thérapeutique » : « Le petit que nous accueillons à Noël nous apprend à reconnaître Dieu dans les petits et à nous réconcilier avec le petit que nous sommes, poursuit le bénédictin. Nous pouvons alors vivre notre nature humaine paisiblement, car il a pris chair. Il ne s’agit pas de dépasser notre nature humaine mais de l’habiter, car Dieu est là, avec nous, Emmanuel. »


Céline HOYEAU

 

 

 

 

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