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Le semeur de jour et le semeur de nuit (22/07/2017)

22 juillet 2017

Billet de spiritualité de Gabriel RINGLET paru le samedi 22 juillet 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

 Le semeur de jour et le semeur de nuit

 

Quelle étonnante parabole ! Et comme on comprend la réaction des serviteurs de cet homme « qui a semé du bon grain dans son champ ». Il est tout naturel qu’ils se précipitent pour lui dire : « As-tu vu l’ivraie au milieu du blé ? » Et pour lui proposer, surtout de l’arracher immédiatement. Mais, lui leur répond : « Pas si vite ! » Et pour les déconcerter un peu plus encore, on découvre que « pas si vite » va jusqu’à la moisson ! Autant dire jusqu’à la fin des temps.

Ils n’y comprennent rien. Pourquoi cette patience, à leurs yeux, coupable ? Comment admettre une directive tellement éloignée du commandement de Moïse : « Tu ôteras le mal d’au milieu de toi » (Dt 17, 12) ?

Le Bon Semeur connaît bien son métier. Et il sait que la zizanie (le nom palestinien de l’ivraie) peut paraître très proche du bon blé jusqu’à la fin de la croissance. L’incroyable patience du Semeur de jour se veut donc, d’abord, une réponse de bon sens : ne pas se tromper ! L’ivraie en herbe ressemble tellement au blé en herbe qu’il ne faudrait pas, en l’éliminant, arracher de très bons épis.

D’accord. Mais on connaît l’ennemi. Le Semeur de nuit, c’est le diable ! Ne faut-il pas, dès lors, agir de toute urgence ? Comment peut-on permettre au mal de s’attaquer au bien, au point de les laisser « pousser ensemble jusqu’à la moisson » ?

Une réponse habituelle parle d’un Dieu tellement miséricordieux qu’il veut laisser sa chance au pécheur jusqu’à la dernière minute. Et ce n’est pas faux. Mais la parabole n’est-elle pas plus interpellante encore en invitant à vivre avec le mal au milieu du bien… tout au long de l’existence ?

Comment nous voudrions laisser le mal au dehors et l’envoyer au diable ! Mais le Semeur de nuit habite souvent sous le même toit que le Semeur de jour. C’est un frère. Peut-être même un jumeau ! Car il y a en chacun de nous le haut et le bas, l’humain et l’inhumain. Et cela nous bouleverse que les deux puissent coexister jusqu’au plus intime de nous-mêmes.

Qu’est-ce qui peut sauver notre récolte ? Et quels sont ces anges moissonneurs que le Fils de l’homme va nous envoyer ?

Il arrive que parmi nous, et parfois à l’intérieur de nous, quelqu’un se lève et réussisse à empoigner le mal. Je pense à Florence et à son incroyable combat. Mais il y en a d’autres qui, chaque jour, au cœur du pire, empêchent le monde de s’effondrer.

Entourée d’affection par un mari et deux garçons de 10 et 12 ans, si attentifs à elle, Florence est victime d’une paralysie affolante qui ne lui permet plus de bouger. Enfermée à double tour dans la cellule de son corps de pierre, elle voit tout, entend tout, comprend tout mais n’arrive plus à communiquer que par un mouvement des cils à l’adresse de son ordinateur. À travers colère et tendresse, elle ne cesse de faire preuve d’inventivité. Et elle répète à qui veut l’entendre : « Regardez-moi ! Parlez-moi ! Et pas que de ma maladie ! Caressez-moi surtout. Car moi, je suis prisonnière des caresses que je ne peux pas vous donner ».

Je suis sûr d’une chose : cette jeune femme, du fond de son angoisse, enfermée à vie pour un crime qu’elle n’a pas commis, fait reculer le mal. Elle oblige le Semeur de nuit à rebrousser chemin. Jour après jour, couchée dans sa paralysie, elle se tient debout face à l’horreur et l’empêche de passer. Même si elle était seule à tenir tête –seule !-, le mal n’aurait pas le dernier mot.


Gabriel RINGLET

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