L'âme d'une abeille (05/05/2018) — Porte Saint Martin

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L'âme d'une abeille (05/05/2018)

5 mai 2018

Billet de spiritualité de Gabriel RINGLET paru le samedi 05 mai 2018 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

L’âme d’une abeille

Il y a quelques semaines, lors du Vendredi saint, j’ai eu le bonheur d’accueillir dans mon prieuré la pasteure du temple de Champel-Malagnou, à Genève, Marie CÉNEC. « Je souhaiterais être une femme des commencements, nous confiait-elle, toujours en lien avec la force du début, la force de la création, cette fraîcheur initiale. La vie est faite de commencements successifs, et mon espoir est que l’on puisse toujours commencer, non pas en effaçant le passé, mais en prenant appui sur lui. »

Comme je l’interrogeais sur sa vocation, elle a répondu : « Je n’aime pas le terme vocation. Quel orgueil de se croire appelée par Dieu. Mais ce métier m’a choisie plus que je ne l’ai choisi ! Si on m’avait dit que je deviendrais pasteure, je ne l’aurais pas cru. Je ne l’avais jamais imaginé, j’y suis allée à reculons, mais c’était comme une exigence intérieure plus forte que moi. »

Saint Jean dit la même chose : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis » (Jn 15, 16). C’est que nos choix sont aveugles, commente Jean GROSJEAN, ou infirmes, mais « le Messie cogne à notre porte, à chaque porte (…) car il aime ce qu’il y a de disponible en nous à notre insu » .

L’appel, chez Jean, s’accompagne d’une affirmation fondatrice qui ne cessera de travailler le christianisme jusqu’à la fin, un socle auquel il faut revenir encore et encore, de plus en plus, une pierre d’angle sur laquelle s’appuie « l’entretien suprême » du quatrième évangile, et qui tient en quelques mots déterminants : « Je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis » (Jn 15, 15).

Passer de « serviteur » à « ami », c’est plus que changer de relation ou d’organisation. C’est tout autre chose que gravir les échelons de la religion ou recevoir une décoration « pour bons et loyaux services ». C’est changer de foi parce que c’est changer de Dieu, ou, plus exactement, de regard sur Dieu. Un Dieu qui « court après nous dans les taillis et les ronces », disait un jour Louis ÉVELY, « et si nous quittons la maison, il guette notre retour ».

Le christianisme est d’abord et avant tout une amitié. Il raconte l’aventure d’un Dieu qui s’agenouille aux pieds de l’homme pour le mettre debout. Et pour être ami de ce Dieu-là, il ne suffit pas de mettre son profil sur Facebook, il faut aller jusqu’à « donner sa vie pour ceux qu’on aime », c’est-à-dire « quitter son âme pour ses amis », selon l’heureuse traduction de GROSJEAN.

Elle n’est pas un coup de foudre, cette amitié-là, elle se bâtit lentement. Elle part d’une table et va vers une autre table où le pain est rompu « pour que vous soyez comblés de joie » (Jn 15, 11).

Cette joie qui, à la différence du bonheur, parvient encore à nous rejoindre, même dans les ténèbres, Marie CÉNEC a voulu l’évoquer au soir du Vendredi saint. Car, pour elle, l’enjeu est surtout de ne pas séparer mais de jeter des ponts : entre le Vendredi et Pâques, entre la mort et la vie, entre la douleur et la joie. Les deux sont en nous, dit-elle, nous n’avons pas le choix. Il nous appartient de tenir entre nos mains « la violence des ténèbres et la clarté de la joie ». Un double apprivoisement qu’elle exprime dans son poème, Le nectar de Pâques, où elle dit en finale :
« La vie est un bouquet d’ombre et de lumière / à apprivoiser avec l’âme d’une abeille / passant d’une fleur à l’autre, / faisant son miel de chaque heure de souffrance ou de joie ».


Gabriel RINGLET

 

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