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La tentation de la toute-puissance (04/03/2017)

4 mars 2017

Billet de spiritualité de Daniel DUIGOU paru le samedi 04 mars 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

La tentation de la toute-puissance

Dans le Credo, les chrétiens proclament que Jésus était « vrai homme » et « vrai Dieu » ; c’est tout le mystère de l’Incarnation. Mais, s’il était complétement homme, Jésus a connu le combat contre cette part de soi-même, ce désir de toute puissance qui puise sa force dans les pulsions et dont l’enjeu est la liberté d’un individu. Certes, Jésus n’a pas succombé à la tentation, mais il ne peut que nous être proche en ayant été lui-même tenté.

Dès la première phrase de l’évangile de ce dimanche, Matthieu distingue l’Esprit (Jésus vient de le recevoir au Jourdain) et le diable. L’Esprit –c’est le sens du baptême- donne naissance, il participe à la création (voir la Genèse) ; il permet à un individu de naître à lui-même, de se constituer en une unité, de devenir un sujet. Le diable, « dia-bolos », est au contraire celui qui divise. Il soumet (et réduit) l’individu à ses pulsions, à ce qu’il n’est pas en tant que sujet.

La psychologie nous apprend que les pulsions divisent l’individu. Le diable, c’est celui qui entraine l’individu dans une déconstruction de lui-même en tant que sujet. L’épisode de la tentation venant aussitôt après celui du baptême, on peut oser se demander si les « quarante jours et quarante nuits » ne participent pas à un seul et même mouvement, s’ils ne représentent pas symboliquement avec le baptême une « naissance » jusqu’à la croix, jusqu’au moment où Jésus connaît une dernière tentation (« Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi », Mt 26, 39) ? Une « naissance » en tant qu’une suite d’épreuves de tentations jusqu’à sa mort et sa résurrection ? À Gethsémani, avant son arrestation, Jésus déclare à ses disciples : « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26,41). Durant sa vie, la confrontation de Jésus à la réalité, avec son lot de tentations, ne constituerait-elle pas sa « naissance » en tant que « Fils de Dieu » ? Ce serait une façon de comprendre le texte en mettant l’accent sur le fait que c’est au cœur des épreuves que l’Esprit permet à l’homme de devenir homme, quel qu’il soit, et, ainsi, de naître à lui-même. Les « quarante jours et quarante nuits » rappellent la traversée la traversée du désert par les Hébreux en quête d’une terre, d’une identité, d’une naissance.

La force de l’histoire de Jésus est celle d’un homme qui se montre libre de son destin. Malgré les appels et les pressions, il ne prendra pas la tête d’une rébellion contre l’occupation romaine ; il refusera toujours de se mettre dans une position de toute-puissance, dans celle d’une image d’un Dieu tout-puissant. Tout au long de son ministère, Jésus se mettra au service de l’autre, de l’homme blessé ; il le remettra sur pied en lui rendant sa liberté sans jamais se substituer à lui ; il se mettra, à travers lui, au service d’un Dieu qu’il appellera précisément Père.

Première tentation : Jésus se refuse à se suffire à lui-même. Ce qui le nourrit, c’est l’autre. Ce qui constitue un homme, c’est d’accepter d’être dépendant –sans soumission- de l’autre, de son désir.

Deuxième tentation : Jésus refuse de prendre pouvoir sur l’autre. Ce qui constitue un homme, c’est le fait de rendre l’autre libre.

Troisième tentation : Jésus refuse de prendre l’autre en otage. Il ne dicte pas à l’autre ce qu’il doit faire. Il ne se l’approprie pas. Ce qui constitue un homme, c’est le respect de l’autre.

Matthieu montre que, comme Jésus, malgré le désir de toute-puissance, l’homme peut naître à lui-même. Son histoire est celle d’une naissance. Le baptême qu’il a reçu l’inscrit dans la Parole d’un Dieu qui l’engendre chaque jour dans le respect de son altérité et l’invite à devenir « enfant de Dieu ». Il l’invite à se laisser porter par Sa Parole, à avoir confiance en Sa Promesse. À faire l’expérience de sa foi en l’autre, celle qui conduit à l’Autre.

Dans notre monde en quête de sens, mais épris de liberté, il est important que l’Église (et donc nous, ses membres) ne se situe pas au sein de la société dans une position de toute-puissance, celle de l’Autorité qui, en se substituant aux individus, sait d’avance ce qu’il faut faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, penser ou ne pas penser…

L’intelligence du sacrement du baptême passe au contraire par une Église humble qui, comme le Christ sur le chemin d’Emmaüs, écoute l’homme, entend sa souffrance, s’interroge avec lui sur le sens de la vie, lui ouvre le temps de l’espérance, et, ainsi, lui permet de devenir sujet de son histoire.

Daniel DUIGOU

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