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Evêque : un métier difficile (05/04/2011)

9 avril 2011

Article de Anne-Bénédicte HOFFNER paru le mardi 5 avril dans les pages "religion" du quotidien chrétien national "La Croix" à l'occasion de la session de printemps de la conférence des évêques de France, à Lourdes.

Evêque : un métier difficile (05/04/2011)

Mgr Jean-Charles DESCUBES (à droite), évêque du diocèse de Rouen, à la rencontre de paroissiens de Forges-les-Eaux (Seine-Maritime), en 2007. (Photo : Corinne SIMON / CIRIC)

Évêque : un métier difficile

 

Alors qu’ils se retrouvent à partir d’aujourd’hui à Lourdes pour leur Assemblée plénière de printemps, les évêques de France expliquent en quoi la baisse de leurs moyens et les tensions dans l’Église leur compliquent la tâche.

Rien n’agace autant Mgr Jean-Charles DESCUBES, l’archevêque de Rouen, que ces diocésains qui s’émerveillent qu’il leur consacre « quelques instants ». « Cela fait partie de mon ministère, rappelle-t-il. Et puis quand je me compare à d’autres ayant le même niveau de responsabilité en entreprise, je ne peux pas dire que je suis plus surmené. » « Il y a bien un peu de fatigue physique de temps en temps, mais j’ai le moral, oui », indique aussi Mgr Michel DUBOST, évêque d’Évry.

Pourtant, indéniablement, le contexte est aujourd’hui difficile pour les évêques. Ils doivent guider leurs diocèses « dans une période de transition pour la société, marquée par une grande inquiétude », comme le reconnaît Mgr Marc AILLET, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron. Derrière ces deux symptômes – « la crise des vocations et la crise dans la transmission de la foi » – se cachent des difficultés bien concrètes pour eux. Qu’ils doivent affronter de surcroît à l’âge où la plupart de leurs amis salariés entament, eux, une retraite bien méritée…

Tel évêque a dû fermer, depuis sa nomination, « une école et un collège catholiques ». Un autre, dont le vicaire général a été nommé évêque ailleurs, lui a trouvé un remplaçant qui n’a pas tenu le choc : quelle paroisse déshabiller pour le remplacer désormais ? Un autre s’épuise à trouver des solutions adaptées pour ses prêtres âgés. « Il y a vingt ans, si quelqu’un avait décrit la situation actuelle, tout le monde aurait répondu que c’était impossible », assure Mgr Jean-Luc BOUILLERET, à Amiens, après le décès lundi dernier d’un de ses curés en activité, responsable de deux paroisses. Plusieurs, enfin, sont confrontés à la même épreuve : l’abandon de leur ministère par l’un ou l’autre de leurs jeunes prêtres… Quand s’ajoutent des tensions avec un groupe traditionaliste, une « dénonciation à Rome », voire la révélation d’actes pédophiles commis par un prêtre, la barque peut tanguer. « Douloureusement », reconnaissent plusieurs d’entre eux.

« Je n’ai pas de ministériomètre », sourit Mgr Hervé GIRAUD, à Soissons. « Mais c’est vrai qu’avec 46 prêtres de moins de 75 ans tout compris, je suis en dessous du seuil de pauvreté. » Conséquence toute simple : Mgr GIRAUD n’a plus les moyens de s’offrir un vicaire général auprès de lui. Lorsqu’il est devenu évêque, Mgr François MAUPU, à Verdun, pensait « naïvement » se « débarrasser » de certaines tâches qu’il assumait en tant que vicaire général. En réalité, s’amuse-t-il, il a plutôt récupéré des attributions assumées jusque-là par d’autres ! « L’évêque est de plus en plus en première ligne », remarque aussi Mgr Georges PONTIER, archevêque de Marseille. « Comme dans le reste de la société, on sent ce besoin culturel de joindre directement ceux qui sont en responsabilité. Quand j’ai été ordonné, je n’avais même pas l’idée de rencontrer mon évêque ! » Si les relations entre celui-ci et ses différents conseils – composés de prêtres comme de laïcs – sont plus « fraternelles », elles sont aussi chronophages. «La société civile attend toujours la même chose de l’évêque, alors que ses moyens sont différents », note Mgr Gérard COLICHE, auxiliaire à Lille, qui s’étonne que cette réalité soit encore peu prise en compte de la part même des catholiques. « Si je ne réponds pas dans les trois jours à une demande de rendez-vous, je sens déjà une pointe d’agacement, comme si j’avais tout un cabinet derrière moi pour traiter mon courrier et mon agenda.»

Quant au souci de rejoindre des fidèles de plus en plus éloignés de l’Église : ils le préoccupent tout autant. « Notre vraie mission est l’évangélisation. Comment faire dans un monde éclaté ? », S’interroge Mgr DUBOST, qui sait bien qu’il ne peut s’adresser de la même manière « aux responsables de l’enseignement catholique le matin et à des fidèles issus de l’immigration l’après-midi ». « La charge est de plus en plus lourde parce que nous avons moins de moyens mais aussi parce que, face aux défis nouveaux, nous aimerions en avoir encore plus », reconnaît Mgr Jacques BENOITGONNIN, arrivé à Beauvais il y a tout juste un an. Toute la difficulté est là, à ses yeux : dans la tension entre ce que l’évêque pressent de la « mission » de l’Église et la préservation d’une « organisation paroissiale dont il hérite » … Plus que le nombre de ses prêtres, ce sont « les jeunes générations » qui préoccupent Mgr DESCUBES. « L’évêque a le nez dans le guidon mais il doit aussi préparer l’avenir », résume Mgr AILLET.

Malgré les difficultés, tous le savent : un évêque ne peut se montrer défaitiste. Il est au contraire celui « qui rassure », qu’on appelle « quand un prêtre se décourage ». En Corse, Mgr Jean-Luc BRUNIN a pris l’habitude de répondre aux paroissiens qui lui demandent s’il va remplacer « leur » curé qu’il ne disposait pas d’un « placard dans lequel il en tient en réserve ». « Si on veut reproduire à l’identique ce qui existait, alors oui, l’évêque ne dort plus la nuit », reconnaît-il. Lorsque l’organisation craque, l’évêque est là pour la repenser, la simplifier : un « minimum d’institution pour un maximum de mission », selon la formule de l’un d’entre eux.

Les polémiques, pétitions qui fleurissent sur internet ? Certains y jettent un coup d’œil chaque jour, et se réjouissent de la moindre baisse d’agressivité… D’autres s’y refusent absolument.

« Quand je reçois une lettre anonyme, je demande à ma secrétaire : “Gentil ou pas gentil ?” Dans le second cas, cela part directement au panier », confie l’un d’eux. C’est pour rester « libre de (ses) jugements » que Mgr DESCUBES se refuse absolument à lire ce que rapportent les sites internet des faits et gestes de ses confrères. Il y a quelques années, à la suite d’une dénonciation, il a été questionné par une « congrégation romaine » sur un concert-spectacle organisé dans l’une de ses églises. « Je leur ai répondu que cela ne les regardait pas et l’affaire s’est arrêtée là », note-t-il.

Comment garder cette énergie ? Où se nourrir ? Dans la prière et la messe quotidiennes, mais aussi dans les contacts avec ses plus proches collaborateurs. À défaut de vicaire général, Mgr GIRAUD peut s’appuyer sur deux amis de trente-cinq ans, théologiens tous les deux hors de son diocèse, et sur son précieux secrétaire général, un père de famille efficace. « Il ne faut pas que l’évêque soit seul », reconnaît Mgr Jacques BLAQUART, à Orléans. Avec son vicaire général, il s’invite parfois chez des prêtres, des familles, et apprécie ces « soirées gratuites, détendues ». Pour ne pas « donner l’impression de vouloir se faire porter » par leur diocèse, et aussi par souci de confidentialité, les évêques se retrouvent également en équipes de vie, par affinités, tous les deux ou trois mois. Il faut aussi savoir s’extraire du rythme de la vie diocésaine. Certains évêques parviennent à préserver « leur » lundi. Mgr PONTIER, à Marseille, tente, lui, de se garder « un jour de désert par mois », mais il doit les « programmer dès octobre, pour toute l’année ». Mgr DESCUBES se bloque aussi quelques soirées culturelles. « Je ne peux pas faire de sport aussi souvent que je le voudrais, mais je me rends compte que si je n’ai pas couru depuis longtemps, je suis plus nerveux », reconnaît-il en toute franchise. Son confrère d’Orléans, Mgr BLAQUART, lui, a « sa chambre à l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire » et apprécie cette faveur : « J’y vais du dimanche soir au lundi soir tous les quinze jours pour marcher dormir, et prier. » Pas de chance pour Mgr BOUILLERET : le petit monastère de cisterciennes où il avait l’habitude de se rendre, « à une heure d’Amiens », doit bientôt fermer. Finalement, être évêque suppose aussi « d’accepter une certaine dépossession », comme le résume Mgr BLAQUART. « Comment je tiens ? En disant à mes diocésains que je ne peux pas tout, que dans l’Église il n’y a pas d’obligation de résultats, seulement de moyens », souligne un de ses confrères. Mgr GIRAUD aussi ne manque pas de le rappeler, lors de chacune de ses visites pastorales : « N’attendez pas trop de moi ! »


Anne-Bénédicte HOFFNER

 

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