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Du rire dans les yeux (25/03/2017)

25 mars 2017

Billet de spiritualité de Gabriel RINGLET paru le samedi 25 mars 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

Du rire dans les yeux

Tout au long de l’Évangile, Jésus regarde. Mais il ne voit qu’en marchant. Et il ne nous sort pas d’un seul coup de notre aveuglement. Le noir transparent existe-t-il ? La question traverse « Une vie d’oiseau », le premier roman de l’écrivain Michel LAMBERT, qui valut à l’auteur le prix Rossel de littérature . Attentif aux plus petites fêlures de l’existence, LAMBERT se situe dans ce courant qu’on appelle quelquefois « l’école du regard ».

Dieu en personne a dû fréquenter l’école du regard et y inscrire son prophète Samuel quand il l’envoie chercher un nouveau roi avec ce mot d’ordre : « Ne considère pas son apparence (…), Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » (1 S 16, 7).

Et Jésus ? N’est-il pas à lui seul et tout au long de l’Évangile, une école du regard ? Comme le jour où, « en sortant du Temple, il vit sur son passage un homme aveugle de naissance » (Jn 9, 1).

Très vite, en quelques versets, le « roman » de l’aveugle-né se transforme en roman policier. Car tous veulent résoudre l’énigme de la guérison, à commencer par les voisins. Mais l’enquête des pharisiens est plus serrée, eux qui interrogent d’abord l’homme, puis ses parents, puis l’homme à nouveau. Ils le ceinturent, ils le harcèlent, ils l’assaillent de questions pour qu’il se contredise, pour qu’il ne sache plus où il en est, et qu’il avoue enfin le crime qu’ils veulent lui faire avouer ! Mais il voit ! Et son tout nouveau regard lui donne la fraîcheur, la candeur de l’insolence : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté ! ». Mieux. Puisqu’il a maintenant du rire dans les yeux, il voit la manœuvre et s’enhardit encore un peu plus : « Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? ».

Comme le personnage du peintre Fouchet dans le roman de Michel LAMBERT, l’évangéliste enquêteur recherche, à sa manière, le noir transparent, ce noir paradoxal qui éclaire bien plus qu’il n’éteint. Ainsi, sortant à peine du noir, l’aveugle de naissance voit ce qui crève les yeux alors que les yeux de ceux qui sont dans la lumière s’éteignent peu à peu.

Le noir transparent, il arrive qu’on le croise aussi dans la vie contemplative d’aujourd’hui, comme un abbé qui a beaucoup fréquenté l’école du regard n’hésite pas à rencontrer les cécités de l’actualité. Par exemple, à l’abbaye de Chimay en Belgique (une abbaye réputée pour sa bière !), la douce détermination de Dom Armand VEILLEUX le conduit à formuler une proposition aussi sereine qu’inattendue : « Voici venu, dit-il, le moment de vivre une spiritualité de l’impasse. Rappelez-vous les Hébreux au désert : ’’Le Seigneur lui-même marchait à leur tête : colonne de nuée le jour pour leur ouvrir la route, colonne de feu la nuit pour les éclairer ; ils pouvaient ainsi marcher jour et nuit’’ » (Ex 13, 21). Car tel est bien l’encouragement du père VEILLEUX : marcher dans l’impasse et savoir que le noir lui-même peut être lumineux.

Dans le livre de Michel LAMBERT, le personnage le plus bouleversant, une des toutes belles figures de la littérature, est celui de Béa, Béatrice, la belle aveugle qui regarde le monde en équilibrant les couleurs de la vie. Michel LAMBERT présente Béa comme étant une étoile dans les yeux des autres personnages de son roman.

Quand l’aveugle-né est revenu vers Jésus après s’être lavé à la piscine de Siloé, on imagine la danse de l’étoile dans leurs yeux à tous deux. Et lorsqu’un peu plus tard, l’homme s’est prosterné en disant : « Je crois », Jésus a compris qu’un nouveau disciple s’inscrivait à l’école du regard.

Gabriel RINGLET

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