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C'est un meurtre (17/06/2017)

17 juin 2017

Billet de spiritualité de Gabriel RINGLET paru le samedi 17 juin 2017 dans les pages "religion & spiritualité" du quotidien chrétien national "La Croix"

 C’est un meurtre !

 

Aux foules qui le suivaient, Jésus disait : « Je suis le pain ». Le pain des anges. Le pain des routes. Le pain « descendu du ciel ».
Et ce pain-là, un peu plus tard, il va le prendre. Comme il prenait l’amitié. Comme il prenait la tristesse. Comme il prenait la mort. À pleines mains.
Il va le bénir. Il va le déchirer. Et en le déchirant, il sentira toutes les déchirures du monde. Un monde qu’il va aimer « jusque dans ses délires », écrira le poète Charles LE QUINTREC .
Une fois déchiré, il va le faire voyager autour de la table, comme lui-même avait voyagé au désert. Parce que c’est un pain de l’exil. Un pain de la hâte. Un pain de la traversée.
Et quand chacun tient un morceau dans la main, il dit alors cette parole immense, impossible, qui l’écorche au moment même où il la prononce : « Ceci est mon corps livré pour vous ».
Qu’est-ce qu’il a dit là ! Ce pain, c’est sa chair. Ce pain, c’est sa personne. Ce pain, c’est son identité. Ce pain, c’est Lui. Non, vraiment, c’est trop énorme ! Et plus énorme encore : « Prenez et mangez-en tous ».
Mangez-le ! Mangez-moi ! Mangez-moi pour que je vous habite. Mangez-moi pour que je vous peuple. Est-ce donc cela l’amour dévorant ? Un énorme désir cannibale ? Et faut-il, pour vivre, manger l’autre ? Et se laisser manger ? Se donner totalement ? Se donner à en mourir ?

Voilà le grand mystère de la foi : en le mangeant, je deviens plusieurs. Il ne multiplie pas que le pain : il me multiplie, moi. Il me grandit, il m’élargit. Éternellement : « Qui mâche ce pain vivra pour toujours ».
S’il se donne à manger, c’est pour que nous agissions ? Communier à lui, l’excommunié, c’est résister. Le manger, c’est passer à l’action. Pour que les aveugles voient. Pour que les sourds entendent. Pour que la Bonne Nouvelle soit annoncée aux pauvres.

Puis, il prend le vin. Le vin du Notre Père. Le vin des Béatitudes. Le vin du Golgotha. À pleines mains.
Il rend grâce et il prononce sur la coupe cette parole qui ouvre en eux une faille immense : « Prenez et buvez-en tous. Ceci est mon sang ».
Il s’arrête, puis reprend : « Il sera versé pour vous ».
C’est une folie ! C’est un meurtre ! Boire le sang, le sang de l’autre ! Le vider de son sang : socialement, c’est un interdit majeur. On aurait pu l’arrêter pour incitation au vampirisme.

Ses disciples étaient cloués sur place. Pourtant, ce n’était pas la première fois. Il avait déjà dit, bien avant : « Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle ». Et cela avait provoqué un tel grabuge que beaucoup, à ce moment-là, avaient cessé de le fréquenter. L’hémorragie était telle qu’il avait éprouvé le besoin de poser à ses plus proches disciples la question de confiance : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Et ils sont restés jusqu’à ce soir-là où il risquait de les faire trébucher, plus encore.

Comme il les sentait vaciller –mais, lui aussi, vacillait-, il a voulu ajouter : « C’est le sang de l’alliance ». Le boire, c’est le porter au doigt : c’est une bague de sang.
« Versé pour vous », le bon sang de Cana.
« Et pour la multitude », le sang blessé de toute l’humanité.
« Afin d’apaiser les ruptures », comme l’huile du Bon Samaritain au bord du chemin.

La coupe circule, lentement, pendant un bon moment. Chacun la prend, la contemple et la porte à ses lèvres, parfois en tremblant. Quand elle revient à Lui, il ajoute cette parole si simple et pleine d’audace, une parole qui va traverser les siècles et parvenir jusqu’à nous aujourd’hui : « Vous ferez cela en mémoire de moi ».


Gabriel RINGLET

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